Souveraineté, autorité et liberté de l’auteur
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"La mainmise de Vincent Bolloré sur l’édition et l’univers des livres remonte à 2021-2022, lorsque cet acteur économique, lancé dans la constitution d’un empire médiatique, tentait de créer un mastodonte éditorial, qui, par exemple, aurait, s’il avait vu le jour, contrôlé 85 % du marché du livre scolaire. Dans une action d’envergure mobilisant l’ensemble du Conseil permanent des écrivains, la Charte des auteurs illustrateurs jeunesse, Actes Sud, l’Ecole des loisirs et le Syndicat de la librairie française, la SGDL avait bataillé pour faire échouer ce projet qui mettait en péril la diversité éditoriale. Et nous avions obtenu gain de cause. Vincent Bolloré avait dû se séparer d’Editis et se concentrer sur le groupe Hachette.
Les tenants et aboutissants de cette mainmise apparaissent aujourd’hui dans toute leur violence : le projet n’est plus seulement capitalistique, il est ouvertement idéologique. Les auteurs des éditions Fayard – et demain peut-être ceux des éditions Grasset, Stock, etc. – sont confrontés à une prédation agressive qui fait peu de cas de la relation traditionnelle entre un éditeur et ses auteurs (comme si on pouvait user d’un éditeur comme d’un pion, que l’on enlève, que l’on remplace…) et qui consiste à s’asseoir, comme un fauve déguisé en coucou, sur un catalogue dense, solide pluraliste, pour donner une aura de sérieux et une apparente légitimité à des ouvrages de propagande servant un projet politique agressivement assumé.
Face à la prédation, les auteurs (Fayard, Grasset, Stock) se sont révoltés, et se sont organisés. Leur refus d’être embarqués malgré eux dans ce qui se dessine comme une croisade politique et culturelle, est massif, virulent, inédit par son ampleur. Refus massif qui se heurte à une réalité juridique : il est aujourd’hui difficile pour un auteur de récupérer ses droits car la plupart du temps – et c’est quasiment devenu la norme sauf pour de rares auteurs capables d’imposer leurs conditions – le contrat d’édition engage pour une durée de cession exorbitante : toute la vie plus 70 ans. Et si un auteur ne parvient pas à récupérer ses droits, il y a la possibilité de voir certains de ses ouvrages, parce qu’ils ne sont plus dans la « ligne éditoriale » du repreneur ou vont à l’encontre de ses intérêts, être exploités a minima, c’est-à-dire étouffés, invisibilisés, rendus quasiment inexistants.
La SGDL est non seulement solidaire du mouvement des auteurs du groupe Hachette, mais elle s’affirme aussi comme force de propositions. En 2022, devant la Commission Culture du Sénat nous lancions l’idée d’inscrire dans le contrat d’édition une « clause de conscience », inspirée de ce qui existe pour les journalistes. Elle permettrait à un auteur de reprendre, avec ses droits, sa liberté. Nous avions aussi demandé que la loi de 1986 sur les médias et leur concentration intègre le monde de l’édition aux côtés des trois autres secteurs (télévision, radio, presse) : on voit bien, dans le cas Fayard par exemple, que le secteur du livre est une pièce maîtresse dans la constitution d’un empire médiatique pensé pour peser sur le débat démocratique, influencer l’opinion, la formater en lui imposant des sujets, des récits et un vocabulaire. A ce dispositif protecteur pour l’auteur et pour le citoyen, nous ajoutons aujourd’hui une troisième proposition. Elle concerne le contrat d’édition : nous demandons que cessent les cessions illimitées, que les contrats que nous signons le soient pour 10 ans par exemple, ou 15 ans comme cela se pratique chez nos voisins espagnols.
La fronde des auteurs a suscité une contre-attaque brutale, via deux articles du JDD : révélations sur le montant colossal du salaire d’un éditeur puis sur les « folles dépenses » dont bénéficient quelques heureux élus. En gros : une gestion chaotique et dispendieuse de l’argent par une coterie de nantis, qui plus est parisiens. La tactique est claire : au-delà de la désignation à l’opinion publique de quelques boucs émissaires, il y a la volonté de discréditer un mouvement social et, plus globalement, de préparer pour plus tard des mesures punitives, d’austérité et de remise en ordre, qui viendraient sanctionner un monde culturel gaspilleur, gavé de subventions etc. Or ces pratiques de rémunération dans le monde du livre ne sont que le reflet caricatural d’une réalité du monde tel qu’il est, régi par la logique implacable d’un libéralisme débridé, avide de toujours plus de concentrations et de dérégulations : en matière de partage de la valeur, on y voit régner la loi de la jungle, la loi de quelques « plus forts », très minoritaires, au détriment d’une masse d’auteurs de plus en plus précarisés.
La précédente ministre de la Culture avait laissé échapper cette formule : « La juste rémunération des auteurs, créateurs, acteurs des médias, est une condition de notre souveraineté économique et culturelle ». Et bien, allons-y. Parlons de « juste rémunération des auteurs ». Et parlons aussi de la façon dont nous pourrons demain exercer notre souveraineté sur les œuvres que nous écrivons. Rétablissons, à travers le droit et à travers un meilleur partage de la valeur, notre autorité sur les fruits de nos esprits – emparons-nous de ce mot, autorité, (en rien réactionnaire) et faisons le vivre comme un instrument de liberté."
Christophe Hardy, Président de la SGDL -Mai 2026
Pour copie conforme , Abdelkarim Belkassem , sociétaire .
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